Samuel Law
description Les principaux troubles de l’humeur comprennent la dépression majeure et la manie ainsi que des affections apparentées de gravité moindre. Il ne s’agit pas là des hauts et des bas de la vie quotidienne, mais de manifestations de déséquilibres chimiques qui procèdent de divers facteurs biologiques ou liés au milieu. troubles dépressifs Selon le DSM-IV (APA, 1994), la dépression majeure se caractérise par une humeur dépressive présente pratiquement toute la journée, presque tous les jours, pendant au moins deux semaines, qui se distingue clairement du niveau de fonctionnement antérieur.Voici certains symptômes courants :
- humeur dépressive constante et diminution marquée de l’intérêt à l’égard des activités qui procurent normalement du plaisir;
- sentiment constant d’inutilité ou de dévalorisation ou culpabilité excessive ou injustifiée s’appuyant sur des motifs insuffisants;
- émotions anormalement réactionnelles;
- perte ou gain de poids significatif (plus de 5 % du poids corporel) en un mois;
- insomnie ou hypersomnie;
- fatigue inhabituelle, diminution de la libido, ralentissement physique et mental;
- impossibilité de se concentrer, p. ex., de suivre une émission de télévision, ou fébrilité anormale observée par les autres;
- pensées de mort récurrentes, projets de suicide, envies de soulager sa souffrance en « quittant ce monde ».
Troubles maniaques
Le second trouble de l’humeur important est la manie, un grave déséquilibre chimique qui est à l’opposé de la dépression. Selon le DSM-IV (APA, 1994), la manie se caractérise par un état anormal d’enthousiasme, d’euphorie ou d’irritabilité qui dure pendant une période nettement délimitée d’une semaine ou plus. Pendant cette période, voici les symptômes les plus courants que l’on constate :
- augmentation de l’estime de soi ou idées de grandeur, impression d’être invincible ou au « septième ciel »;
- réduction ou disparition du besoin de sommeil;
- volubilité inhabituelle, le sujet parlant souvent vite et d’une voix forte, et changeant de sujet sans tenir compte de son interlocuteur
- le client ne se rend pas compte de son problème (il a souvent l’impression que les autres n’arrivent pas à le suivre et sont jaloux de ses capacités);
- paranoïa; le client s’imagine que des personnes lui en veulent parce qu’il possède des talents ou une richesse inhabituels;
- le client est facile à distraire, et a tendance à viser avec la dernière énergie des objectifs ambitieux;
- comportement irrationnel et téméraire aboutissant à des conséquences fâcheuses (p. ex., achats inconsidérés, conduite sexuelle inconséquente, conduite automobile dangereuse, investissements commerciaux déraisonnables, etc.)
Résultats de recherches sur le lien entre le jeu problématique et les troubles de l’humeur
Les recherches menées à ce sujet ne sont pas tout à fait concluantes en raison de la faible taille des échantillons ou de méthodologies lacunaires, mais certaines indications semblent révéler l’existence de ce lien :
La mère, le père, un frère ou une sœur d’environ le tiers des joueurs pathologiques est atteint d’un trouble de l’humeur grave (Roy et coll., 1988; Linden et coll., 1986).
Près de 20 % des personnes chez qui un diagnostic de jeu pathologique a déjà été posé étaient toujours déprimées lors d’un suivi effectué après qu’elles ont cessé de jouer et amélioré d’autres aspects de leur vie quotidienne (Taber et coll., 1987).
- De 50 % à 75 % des joueurs pathologiques qui suivent un traitement en établissement sont atteints de dépression (bien plus que la moyenne provinciale de 10 % à 25 %) (McCormick et coll., 1984; Linden et coll., 1986).
- Les joueurs pathologiques présentent un taux supérieur de dysthymie (dépression plus légère mais chronique) que les groupes témoins (Bland et coll., 1993).
- Les joueurs, de leur propre aveu, jouent pour oublier leurs problèmes, pour soulager leurs sentiments de solitude, de dépression et de stress; le jeu permet donc aux joueurs de modifier leur état interne (Corless et Dickerson, 1989).
- Les joueurs pathologiques présentent un taux plus élevé de suicide, plus d’idées de suicide, un plus grand nombre d’événements négatifs dans leur vie (p. ex., traumatismes qui sont un facteur de risque de dépression et de suicide) et des symptômes déclarés de dépression plus graves (Dell et coll., 1981; Morovec et Munley, 1983; Roy et coll., 1988; Blaszczynski et McConaghy, 1989).
D’autres constatations sur la manie ont été effectuées dans le contexte du trouble bipolaire :
- On relève une proportion plus élevée (24 %) de cas de trouble bipolaire chez les proches parents des joueurs pathologiques (par rapport à 1 % dans la population en général) (Linden et coll., 1986).
- De nombreux joueurs à problèmes déclarent des antécédents de manie ou d’hypomanie (une forme plus légère de manie).
Dans l’ensemble, il existe un lien complexe mais remarquable entre les troubles de l’humeur et le jeu problématique. Certaines sous-populations sont plus touchées que d’autres. De nombreux joueurs éprouvent déjà des problèmes d’humeur légers ou moyens (p. ex., dysthymie), et recherchent les émotions fortes et l’excitation que les jeux de hasard promettent et, parfois, procurent effectivement, peut-être pour lutter contre leurs sentiments de dépression. Certains joueurs à problèmes voient leur état s’aggraver et finissent par éprouver une dépression majeure. Dès lors, ils sont peu enclins à apprécier le jeu; pourtant, bon nombre d’entre eux continuent de jouer et sont incapables de s’arrêter. Le conseiller doit alors soupçonner l’existence de graves troubles de l’humeur. Ces clients sont généralement du cheminement 2.
Traitement
Le traitement comporte plusieurs aspects : Comment reconnaître et dépister les troubles de l’humeur ? Quand diriger le client vers d’autres spécialistes de la santé mentale ? Comment collaborer avec le psychiatre après l’orientation ?
Dépistage des troubles de l’humeur
Le client ne fera pas nécessairement part de ses problèmes d’humeur, croyant que son traitement ne porte que sur le jeu problématique. Le conseiller doit donc rechercher les signes d’un trouble de l’humeur sans égard au problème dont se plaint le client. Outre ses compétences cliniques, il peut également faire appel au DSM comme guide général pour déceler les symptômes de tels troubles. Certains questionnaires se révèlent également utiles (p. ex., l’échelle de dépression de Hamilton conseille une évaluation si le client a une cote de 2 ou plus pour plus du tiers des énoncés; voir «Outils de dépistage et d'évaluation»).
Il y a lieu de demander une évaluation psychiatrique dans les situations suivantes :
Le client craint d’éprouver un trouble de l’humeur, surtout en présence d’antécédents familiaux;
Le clinicien soupçonne la présence d’un trouble de l’humeur, ce que confirment l’existence de plusieurs symptômes mentionnés dans le DSM et les réponses à des questionnaires;
Le conseiller ressent le besoin de consulter, au sujet de clients difficiles, des collègues qui ont une expérience pertinente ou peuvent profiter de sa propre expérience et partager sa tâche;
Évaluation médicale : Si le client est atteint d’une maladie physique, il faut le diriger vers une personne qualifiée. De nombreux problèmes de santé (p. ex., troubles thyroïdiens, déséquilibres hormonaux, anomalies sanguines, carences nutritionnelles, interactions médicamenteuses, etc.) peuvent causer des troubles de l’humeur ou y être assimilés;
Portrait clinique vague : Le recours à des services de psychiatrie peut permettre d’éclaircir les diagnostics : certaines formes de démence, des troubles psychotiques et des troubles anxieux ressemblent aux troubles de l’humeur;
- Le client réagit mal au traitement;
- Le client présente un risque de suicide élevé;
- Le client a des hallucinations ou un trouble délirant (p. ex., une dépression psychotique, une forme très grave de dépression).
- Le client est considérablement handicapé par un trouble de l’humeur, un soutien social insuffisant et d’autres problèmes médicaux, l’alcoolisme ou la toxicomanie.
Certains psychiatres et médecins hésitent à traiter les symptômes dépressifs chez les joueurs à problèmes, car ils les attribuent à leurs problèmes personnels ou de jeu. D’autres jugent au contraire qu’un traitement vigoureux permet non seulement d’améliorer l’humeur, mais également de mieux maîtriser les impulsions et les compulsions de jeu. Nous préférons cette dernière option, surtout si l’on recourt aux nouveaux antidépresseurs (inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine, ISRS : ProzacMD, LuvoxMD, PaxilMD et ZoloftMD), qui procurent une amélioration appréciable de l’humeur et un soulagement des principaux symptômes sans causer d’effets secondaires importants. Des progrès récents ont également été réalisés en ce qui concerne le traitement de la manie.
Étude de cas : dépression
M. A est un médecin divorcé âgé de 40 ans, qui vit seul et travaille dans plusieurs cliniques en vertu de contrats de courte durée. Depuis son divorce, il y a deux ans, il a eu quelques relations avortées. Depuis quelques mois, il ressent un profond sentiment d’inutilité. Il n’est plus tout à fait lui-même, et remarque qu’il ne travaille plus avec la même efficacité et la même confiance qu’auparavant; il se met souvent en colère pour un rien. Son entourage a fait des blagues au sujet de sa tenue relâchée, ce qui l’a fait rire, mais il n’a pu trouver l’énergie nécessaire pour la changer. Au cinéma, il a été étonné de voir qu’il avait les larmes aux yeux, et il a dû cacher ces émotions inattendues à ses amis. Il est devenu renfermé, et a remarqué une forte perte d’énergie et d’intérêt à l’égard de la lecture, de l’exercice et du golf. Cependant, il tire depuis quelque temps beaucoup de plaisir du poker.
Avec la réputation de joueur de cartes médiocre qu’il avait acquise au sein de son cercle d’amis de l’université, il s’est convaincu aussitôt qu’il fréquentait les casinos des organismes de bienfaisance uniquement pour se divertir. Il trouvait irrésistibles l’intensité du jeu, le fantasme d’obtenir une main parfaite, l’euphorie de duper ses adversaires en bluffant et le sentiment de triomphe que lui procurait une main gagnante. Au bout du compte, il perdait de fortes sommes presque tous les soirs, mais il jugeait que c’était le prix à payer pour apprendre. Lorsqu’il jouait, il oubliait le malaise et l’apathie générale qu’il ressentait. Il a eu tôt fait de se rendre au casino presque tous les soirs, pensant constamment à ses mains de la veille et anticipant le moment où il commencerait sa prochaine partie.Au travail, son rendement continuait de se détériorer. Il devenait de plus en plus irritable et distant, et ses collègues trouvaient qu’il avait l’air préoccupé. Il a continué à jouer de la sorte pendant près d’un an. Pendant cette période, il a perdu deux emplois, a dépensé toutes ses économies et une partie de son REER et a cessé de fréquenter la plupart de ses amis.
Lorsqu’il a demandé de l’aide à un centre de services aux joueurs, le poker ne lui plaisait plus; il s’y adonnait tous les soirs parce qu’il n’avait « rien de mieux » à faire; c’était comme si le casino exerçait une force d’attraction sur lui. Pendant la journée, il redoutait le moment où il jouerait à nouveau. Il avait beaucoup moins d’énergie, s’intéressait à peu de choses, son humeur s’était fortement détériorée et il était bien plus désespéré depuis qu’il avait commencé à jouer. Un psychiatre a posé un diagnostic de dépression majeure; il a commencé à prendre des antidépresseurs et à suivre une psychothérapie et du counseling pour sa dépendance au jeu. Six mois après le début de son traitement, il ne jouait pas plus d’une fois par semaine.
Application du modèle des cheminements
Ce cas comporte des éléments du cheminement 1 (« joueur à problèmes normal ») et du cheminement 2 (« joueur à problèmes vulnérable au plan psychologique »). D’une part, le client était vulnérable au plan psychologique; l’échec de son mariage et de ses relations subséquentes le rendait plus sensible aux attraits du jeu. En continuant de jouer, il a fini par éprouver des troubles jumelés proprement dits. D’autre part, il avait un fonctionnement relativement bon, et s’était pris dans l’engrenage du jeu en raison de gains précoces, des sensations fortes qu’il ressentait, etc. Il présentait donc un profil favorable, et son traitement ne nécessitait que des interventions limitées. Une thérapie de soutien et cognitivo-comportementale, associée à des antidépresseurs, a donné de bons résultats.