Darryl Upfold

On considère souvent que le jeu est une forme de dépendance, même s’il n’est pas classé avec les autres dépendances dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV), quatrième édition (APC, 1994). Dans la description des catégories diagnostiques visant l’alcoolisme et la toxicomanie, le DSM-IV parle de troubles liés l’usage d’alcool et d’autres drogues telles que les amphétamines et la caféine, tandis les problèmes de jeu sont classés dans le jeu pathologique, qui compte parmi les troubles du contrôle des impulsions.

Le DSM-IV reconnaît deux niveaux de gravité relativement à l’alcoolisme et à la toxicomanie, à savoir la dépendance et l’abus. La dépendance à l’alcool et à d’autres drogues diffère de l’abus en fonction de plusieurs critères diagnostiques, mais la différence la plus importante est le fait que la tolérance et le sevrage doivent être présents pour qu’un diagnostic de dépendance soit posé. Si la tolérance ou le sevrage sont présents, diagnostic d’abus ne peut être posé. Par ailleurs, il existe un seul niveau de gravité regard du jeu : le jeu pathologique.

Un examen des critères diagnostiques de ces troubles révèle certaines similitudes. Ladépendance à l’alcool et à d’autres drogues est décrite comme une pratique inadaptée l’usage d’alcool et d’autres drogues qui donne lieu à une déficience ou une détresse cliniquement significative. Le DSM-IV énumère ensuite sept critères diagnostiques dont moins trois doivent être présents pendant une période de 12 mois pour qu’un diagnostic de dépendance à l’alcool et à d’autres drogues soit justifié. La même définition est utilisée pour l’abus d’alcool et d’autres drogues, mais un seul critère diagnostique doit être présent pendant une période de 12 mois pour justifier le diagnostic d’abus. Soulignons toutefois que même si l’abus et la dépendance ont une description identique, les critères diagnostiques sont très différents. Ainsi, la tolérance et le sevrage sont présents dans critères diagnostiques de dépendance mais absents des critères diagnostiques d’abus.

La définition du jeu pathologique, « pratique inadaptée, persistante et répétée du jeu ressemble à celle de la dépendance à l’alcool et à d’autres drogues et de l’abus d’alcool d’autres drogues. Il y a dix critères diagnostiques, dont au moins cinq doivent être présents pour justifier un diagnostic de jeu pathologique. L’indicatif présent est utilisé dans le libellé des critères, ce qui donne à penser que ceux-ci doivent être présents au moment de l’entrevue diagnostique pour justifier le diagnostic.

Un examen des critères diagnostiques respectifs révèle une similitude entre les deux séries de troubles. Par exemple, deux des critères de la dépendance à l’alcool et à d’autres drogues sont la tolérance et le sevrage, deux notions le plus souvent associées à l’ingestion. La tolérance dans le contexte de la dépendance à l’alcool et à d’autres drogues désigne le besoin de quantités de plus en plus grandes de la substance pour s’enivrer ou obtenir l’effet désiré. L’un des critères diagnostiques du jeu pathologique est le besoin de « jouer avec des sommes d’argent croissantes pour obtenir l’état de stimulation désiré », ce qui ressemble beaucoup à la définition de tolérance.

De même, le concept de sevrage, décrit dans les critères diagnostiques de la dépendance à l’alcool et à d’autres drogues comme le développement d’un syndrome propre à l’usage d’alcool et d’autres drogues attribuable à la cessation ou à la réduction d’un usage considérable et prolongé, constitue également un critère diagnostique du jeu pathologique. Même si dans le cas du jeu pathologique, on ne parle pas de sevrage, il est question d’agitation ou d’irritabilité lors des tentatives d’abandon partiel ou total du jeu.

Un autre critère diagnostique de la dépendance à l’alcool et à d’autres drogues comprend le désir persistant ou des efforts infructueux de réduire ou de contrôler l’usage d’alcool et d’autres drogues. Le jeu pathologique suppose des « efforts répétés mais infructueux pour contrôler, réduire ou arrêter la pratique du jeu ».

Parmi les autres similitudes, on relève la présence d’une préoccupation, le sacrifice des activités sociales, professionnelles et récréatives et les problèmes judiciaires (qui ne font pas partie des critères diagnostiques de la dépendance).

Les critères diffèrent dans seulement deux secteurs de diagnostic. La dépendance à l’alcool et à d’autres drogues comprend un critère qui précise que la personne continue de prendre de l’alcool et d’autres drogues même en sachant qu’elle pourrait éprouver des problèmes physiques ou psychologiques récurrents. Les critères du jeu pathologique font abstraction de cette question. Par ailleurs, les critères diagnostiques du jeu pathologique soulignent les effets négatifs sur la famille et les amis dans trois critères, tandis que les effets sur autrui sont absents des critères diagnostiques de la dépendance à l’alcool et à d’autres drogues.

On ne sait pas exactement pourquoi le jeu pathologique est classé dans les troubles du contrôle des impulsions dans le DSM-IV, puisqu’il semble y avoir plus de similitudes entre le jeu pathologique et l’alcoolisme ou la toxicomanie qu’entre le jeu pathologique et les autres troubles du contrôle des impulsions, du moins au regard des critères diagnostiques.

D’une manière plus générale, Marlatt et coll. (1988) définissent le comportement de dépendance comme suit :

Pratique répétitive qui augmente les risques de maladie ou de problèmes personnels ou sociaux connexes. Les comportements de dépendance se traduisent souvent chez le sujet par une « perte de contrôle », c’est-à-dire que le sujet trouve le moyen d’adopter le comportement, même s’il veut s’abstenir ou faire un usage modéré. Ces pratiques se caractérisent généralement par une gratification immédiate, souvent doublée d’effets néfastes ultérieurs. Les tentatives de modifier un comportement de dépendance (par un traitement structuré ou personnel) sont généralement marquées par des taux de rechute élevés. (Marlatt et coll., 1988, p. 224)

D’après la définition de Marlatt, le jeu et l’alcoolisme ou la toxicomanie partagent un certain nombre de caractéristiques en regard de la dépendance, ce qui encore une fois laisse entendre une similitude phénoménologique.

Il existe de nombreuses similitudes au plan du traitement de l’alcoolisme ou de la toxicomanie et du jeu pathologique. Des interventions professionnelles et la participation à des groupes d’entraide sont possibles dans les deux cas. Le jumelage des personnes avec le professionnel ou l’organisme d’entraide approprié, ou les deux, semble être un facteur déterminant dans les deux cas. Le traitement de l’alcoolisme ou de la toxicomanie repose davantage sur les services en établissement, notamment pour ce qui est de la gestion et du traitement du sevrage, que le jeu pathologique. L’intervention médicale est probablement plus fréquente dans le cas des alcooliques et des toxicomanes.

L’éventail de modalités et d’orientations thérapeutiques pour traiter les deux troubles présente également des similitudes.Ainsi, dans les deux cas on retrouve les thérapies individuelles, de groupe et familiales ainsi que le modèle cognitivo-comportemental et l’approche psychodynamique.

L’abus d’alcool et d’autres drogues et le jeu font l’objet d’une même controverse en ce qui a trait à la planification du traitement : faut-il privilégier l’abstinence ou la modération ? Les recherches scientifiques et les arguments idéologiques sur l’abus d’alcool et d’autres drogues et la dépendance envers ces substances sont bien documentés. Cependant, il y a beaucoup moins de recherches en ce qui concerne la viabilité du jeu modéré comme objectif de traitement, mais les arguments idéologiques pour et contre l’abstinence et le jeu modéré ont été importés des écrits sur l’abus d’alcool et d’autres drogues. Cette question demeure controversée dans les deux cas.

Il est reconnu que les deux troubles ont des effets néfastes graves sur les membres de la famille. Des documents récents sur les enfants d’alcooliques font état de problèmes développementaux, interpersonnels et émotionnels subis par une famille dont l’un des deux parents présente un problème de dépendance ou d’abus. Des études sur les enfants de joueurs pathologiques ont révélé plus de comportements à risque pour la santé (p. ex., tabagisme, obésité, alcoolisme ou toxicomanie, jeu), de dysphorie et de déficits de fonctionnement (Jacobs, Marston, Singer et coll., 1989).

Les deux troubles se distinguent cependant par le fait que le jeu est davantage un trouble de nature cognitive que l’alcoolisme ou la toxicomanie. La plupart des chercheurs (Griffiths, 1995) ont conclu que les joueurs excessifs se croient généralement invincibles au jeu. Cette conviction se perpétue même lorsque le joueur continue de perdre. Il est essentiel d’évaluer la conviction des joueurs quant à leur capacité de gagner. En plus de se croire invincibles, certains joueurs pensent à tort qu’ils ont besoin de la stimulation que leur procure le jeu pour fonctionner. La thérapie cognitive est essentielle pour déterminer, confronter et modifier ces convictions fausses, faute de quoi la rechute est inévitable (parce que le joueur croit qu’il gagnera s’il joue). D’autres interventions peuvent se révéler appropriées et efficaces (p. ex., thérapie comportementale, thérapie familiale, apprentissage du contrôle des impulsions, etc.), mais l’évaluation et la thérapie cognitives constitueront la pierre angulaire du plan de traitement.

L’abus d’alcool et d’autres drogues suppose que le buveur ou le toxicomane minimise sa consommation et sous-estime les effets que celle-ci peut avoir sur certains aspects de sa vie et sur les membres de sa famille. Cependant, ces caractéristiques sont généralement interprétées comme des mécanismes de défense (tentatives inconscientes de faire face à des attaques contre son ego) et non comme une distorsion cognitive de ses convictions comme c’est le cas pour le jeu, c’est-à-dire une interprétation erronée des conséquences et des liens de cause à effet que comporte le jeu.

La situation financière de la personne constitue un aspect de la planification du traitement et du traitement comme tel où les deux troubles varient de façon significative. Le traitement du jeu pathologique met généralement l’accent sur l’évaluation financière, qui touche des questions telles que l’accès à l’argent, le contrôle des chèques et des cartes de crédit, les stratégies de règlement de ses dettes et la planification financière, dont il est question à la section 5.2, « Questions financières ». Une crise financière est souvent le déclencheur qui incite le joueur à demander de l’aide. Beaucoup de joueurs fortement endettés tentent de régler leur problème d’endettement en jouant de nouveau pour gagner de l’argent (distorsion cognitive). Ce facteur de rechute risque de se produire si la crise financière n’est pas réglée de façon appropriée. Il est courant, particulièrement aux premiers stades du counseling, de suggérer au joueur de laisser la gestion des questions financières à sa conjointe ou à son conjoint, ou encore à une autre personne de confiance, comme mesure préventive. Il est souhaitable d’empêcher ou de réduire l’accès à l’argent et donc d’éliminer le moyen de jouer.

Les conseillers doivent pouvoir parler sans gêne de questions d’argent avec leurs clients, notamment de leurs revenus, de leur avoir net, de leurs obligations financières (cartes de crédit, hypothèques, prêts) et de leur budget. À cette fin, ils doivent non seulement avoir les connaissances nécessaires pour conseiller les clients sur ces questions (ou les adresser à quelqu’un qui s’y connaît) mais également être à l’aise.

Les alcooliques et les toxicomanes peuvent également être aux prises avec des difficultés financières attribuables au coût de leur consommation, mais les questions financières ne jouent pas un rôle crucial dans le plan de traitement comme c’est le cas pour les joueurs à problèmes. Pour bien des conseillers qui ne sont pas habitués à traiter cette clientèle, cette approche peut marquer une différence importante par rapport au traitement des alcooliques et des toxicomanes. Les conseillers qui s’occupent d’alcooliques et de toxicomanes auront peut-être besoin de perfectionnement professionnel pour se sensibiliser au rôle central des questions financières dans le traitement des joueurs.

Bibliographie

APC (AMERICAN PSYCHIATRIC ASSOCIATION). 1994. Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (4th ed.) = Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux,Washington dc, American Psychiatric Association.

DONOVAN, D., et A. MARLATT, éd. 1988. Assessment of Addictive Behaviours, The Guilford Behavioural Assessment Series, New York, Guilford Press.

GRIFFITHS, M. 1995. « Towards a risk factor model of fruit machine addiction: A brief note », Journal of Gambling Studies, vol. 11, n° 3, p. 343-346.

JACOBS, D., A. MARSTON, R. SINGER, K. WIDAMAN et coll. 1989. « Children of problem gamblers », Journal of Gambling Behavior, vol. 5, n° 4, p. 261-268.

MARLATT, G. Alan, J. BAER, D. DONOVAN et D. KIVLAHAN. 1988. « Addictive behaviors: Etiology and treatment », dans Annual Review of Psychology, n° 39, Palo Alto (Californie), Annual Reviews Inc.

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