Phil Lange
À quoi ressemble un joueur à problèmes ? Ce peut être la personne avec qui vous venez tout juste de discuter de la partie de hockey ou de baseball de la veille. Ou encore la personne élégante, debout devant vous dans la file d’attente du guichet automatique, qui est peut être sur le point de faire faillite après avoir perdu beaucoup d’argent dans les machines à sous. Il est possible que des personnes que vous côtoyez tous les jours aient des problèmes de jeu. N’importe quel adulte ou adolescent peut en éprouver, mais les chercheurs ont trouvé des caractéristiques psychologiques et démographiques communes aux personnes les plus susceptibles d’être des joueurs à problèmes. Nous présentons ici quelques données brèves sur des facteurs tels que la prévalence, l’âge, le sexe, l’état civil, la classe sociale, la scolarité, l’origine ethnique, les formes de jeu préférées, les dettes accumulées à cause du jeu, la consommation d’alcool et d’autres drogues et la comorbidité psychiatrique.
Vous vous demanderez peut-être d’où proviennent ces renseignements. Nous les avons puisés à diverses sources; ainsi, nous avons consulté des recherches cliniques menées auprès de joueurs dont la vie a été bouleversée par leur problème au point où ils ont demandé de l’aide, c’est-à-dire le groupe extrême parmi les joueurs à problèmes et les joueurs pathologiques. Nous nous sommes également inspirés des enquêtes statistiques sur la population qui, dans nos exemples, ont été menées par téléphone auprès d’importants échantillons aléatoires d’Ontariennes et d’Ontariens moyens qui étaient chez eux au moment où les sondeurs ont téléphoné. Nous citons souvent l’enquête de Ferris et coll. (Ferris, Stirpe et Ialomiteanu, 1996) menée auprès de 1 030 adultes de l’Ontario en 1995. Nous mentionnons également l’enquête de Smart et coll. (Smart et Ferris, 1996) menée auprès de 2 016 adultes de l’Ontario en 1994. Ces deux enquêtes ont été faites au moyen du questionnaire sogs, ce qui nous permet de tirer certaines conclusions concernant le jeu problématique dans la population ontarienne générale, particulièrement quand il s’agit de personnes dont les problèmes sont moins graves et qui n’ont pas encore jugé bon de demander de l’aide.
Prévalence du jeu problématique
Ferris et coll. ont constaté que 80 % des Ontariennes et Ontariens ne sont pas des joueurs à problèmes, que 17 % éprouvent un ou deux problèmes, qu’environ 2 % ont trois ou quatre problèmes et peuvent être considérés comme des joueurs à problèmes ou des joueurs pathologiques possibles et que 2 % sont des joueurs pathologiques probables (Ferris et coll., 1996, p. 20). Ces chiffres représentent l’extrémité supérieure des estimations sur la prévalence en Ontario. L’extrémité inférieure pour l’Ontario se trouve dans les chiffres visant la cité de Windsor, avec 1,1 % ± 0,3 % de joueurs à problèmes et 1,1 % ± 0,3 % de joueurs pathologiques (Govoni et Frisch, 1996, p. 6). Ces deux séries de chiffres sur la prévalence se situent dans la fourchette décrite dans le DSM-IV pour le jeu pathologique, à savoir 1 % à 3 % (APA, 1994, p. 617 [version anglaise]; 726 [version française]).
Âge
Les personnes âgées de 18 à 29 ans et de 40 à 49 ans sont les plus susceptibles de déclarer avoir des problèmes de jeu, celles âgées de 30 à 39 ans jouent moins et celles âgées de 50 ans et plus déclarent le moins de problèmes (Ferris et coll., 1996, p. 21). Parmi les jeunes âgés de 14 à 19 ans de Windsor (Ontario), Govoni a constaté que 8,1 % ± 1,8 % avaient connu des problèmes de jeu selon les résultats de la version du sogs conçue pour les adolescents (Govoni, Rupcich et Frisch, 1996).
Sexe
Les hommes composent la grande majorité des joueurs à problèmes, comptant pour 72% des joueurs ayant trois ou quatre problèmes, c’est-à-dire les joueurs à problèmes probables, et 79 % des joueurs ayant cinq problèmes ou plus, c’est-à-dire les joueurs pathologiques probables (Ferris et coll., 1996, p. 20). Dans le programme de l’Institut Donwood, les hommes représentaient 89 % des clients (Donwood, 1996, p. 25). Cependant, il est intéressant de constater que dans une étude menée à Windsor (Ontario) auprès des alcooliques et toxicomanes en traitement, les taux étaient relativement semblables pour les hommes et pour les femmes : 17 % et 13 % respectivement pour les « joueurs pathologiques probables » et 12 % et 11 % respectivement pour les « joueurs à problèmes » (Rupcich, Frisch et Govoni, 1997). Dans le cas des jeunes, Govoni et coll. ont constaté que parmi les élèves de 10e à 13e année de Windsor, les taux de jeu problématique étaient de 11,8 % chez les garçons et de 4,8 % chez les filles (Govoni et coll., 1996, p. 314).
État civil
Les personnes ayant des problèmes de jeu sont plus susceptibles de déclarer être célibataires, séparées ou divorcées (Ferris et coll., 1996, p. 23). scolarité Dans leur enquête sur la population, Ferris et coll. n’ont constaté aucun lien entre le niveau de scolarité et le jeu problématique (Ferris et coll., 1996, p. 22). revenu familial Le degré de problèmes de jeu et le revenu familial ne présentaient pas de corrélation significative (Ferris et coll., 1996, p. 24).
Classe sociale — résumé
Si la scolarité et le revenu familial caractérisent approximativement ce que les chercheurs sociaux appellent la classe sociale, les données de Ferris de 1996 ne témoignent d’aucune différence entre les classes sociales pour ce qui est de la prévalence et de la gravité des problèmes liés au jeu.
Origine ethnique
À ce chapitre, l’un des critères utilisés peut être la langue parlée à la maison et, selon cette variable, Ferris et coll. (1996) n’ont constaté aucune corrélation avec le jeu problématique et les degrés de gravité (p. 25).
Formes de jeu préférées
Les joueurs à problèmes jouent souvent à différents jeux. Néanmoins, beaucoup attribuent leur principal problème à un ou plusieurs jeux particuliers. Dans le cadre d’une étude menée auprès de 207 joueurs en traitement, Rupcich a constaté que pour 64 % d’entre eux, le jeu au casino constituait le principal problème tandis que 43 % considéraient les loteries comme leur principal problème (Downey, 1995).
Niveau d’endettement et sommes d’argent perdues au jeu
Dans un article, le Globe and Mail a cité Nick Rupcich selon qui 207 joueurs en traitement avaient une dette moyenne de 16 000 $ et un revenu moyen de 31 000 $ (Downey, 1995).
Consommation d’alcool
Selon l’étude de Smart et Ferris (1996, p. 36), il existe une corrélation entre, d’une part, la consommation excessive d’alcool et l’alcoolisme et, d’autre part, les dépenses de jeu élevées et les problèmes de jeu. consommation de drogues L’enquête sur la population de Smart menée en 1994 n’a constaté aucun lien réel entre la consommation de drogues et les problèmes de jeu (Smart et Ferris, 1996, p. 39, 44).
Abus d’alcool et d’autres drogues
Cependant, une démarche complémentaire consiste à demander aux alcooliques et toxicomanes en traitement de répondre au questionnaire sogs afin d’évaluer combien pourraient également éprouver de graves problèmes de jeu. Rupcich et coll. (1997) ont constaté chez les clients d’un centre de traitement des toxicomanies de Windsor (Ontario) que 14,3 % étaient des joueurs « pathologiques probables » et 11 % des « joueurs à problèmes ». S’appuyant sur ces constatations, Smart et Ferris (1996) et Rupcich (1997) recommandent d’évaluer les problèmes de jeu, au moyen, par exemple, du questionnaire sogs, chez tous les alcooliques et toxicomanes qui entreprennent un programme de traitement.
Comorbidité psychiatrique — Deux démarches différentes
Il est courant dans le cadre d’un projet de recherches de procéder à un dépistage de problèmes de santé mentale auprès d’un échantillon de joueurs à problèmes. C’est le cas notamment de l’étude menée par Black et Moyer (1998) en Iowa auprès de 30 sujets chez qui un diagnostic de « jeu pathologique » avait été posé. Black et Moyer ont constaté que 40 % avaient eu pendant leur vie des troubles anxieux, 60 % des troubles de l’humeur et 87 % un trouble de la personnalité, les plus courants étant la personnalité obsessionnelle-compulsive, la personnalité évitante, la personnalité schizotypique et la personnalité paranoïaque (Black et Moyer, 1998, p. 1434).
Une démarche très différente consiste à examiner de manière critique les documents de recherche sur le jeu et la comorbidité psychiatrique, comme l’ont fait Crockford et el- Guebaly (1998) qui ont passé en revue 60 publications récentes. À partir de cette étude, Crockford et el-Guebaly ont conclu que les problèmes méthodologiques et les incohérences dans les données rendent douteuses certaines de ces comorbidités psychiatriques élevées (Crockford et el-Guebaly, 1998, p. 43). Par exemple, ils laissent entendre que la forte prévalence de troubles de l’humeur souvent déclarée peut être le fruit d’un biais d’échantillonnage et non de la comorbidité (Crockford et el-Guebaly, 1998, p. 46). Parmi les problèmes méthodologiques communs, on relève la petite taille de l’échantillon, les biais d’échantillonnage possibles, l’utilisation d’instruments de diagnostic différents, l’absence de groupes témoins appropriés, l’incohérence des données démographiques (même pour des renseignements aussi fondamentaux que les antécédents ethniques et l’âge), l’absence de renseignements sur le degré des problèmes liés au jeu, l’absence de données sur la question de savoir si la comorbidité précédait ou suivait le jeu problématique et l’importance accordée aux comportements pendant l’enfance déclarés par les sujets dans le cas de certains diagnostics (Crockford et el-Guebaly, 1998).
Comorbidité psychiatrique - impulsivité
Une impulsivité accrue a été associée à des problèmes de jeu et des comportement plus graves dans deux échantillons de joueurs pathologiques (Blaszczynski, Steel et McConaghy, 1997; Steel et Blaszczynski, 1998). En outre, la notion d’impulsivité est au cœur du classement du jeu pathologique dans la catégorie des « troubles du contrôle des impulsions » (DSM-IV 312.31) (APA, 1994, p. 615-618 [version anglaise]; 725-728 [version française]).
Comorbidité psychiatrique - troubles anxieux
Après avoir passé en revue les écrits traitant de cette question, Crockford et el-Guebaly ont conclu que les données sont insuffisantes pour associer les troubles anxieux et le jeu pathologique (Crockford et el-Guebaly, 1998, p. 47).
Comorbidité psychiatrique - personnalité antisociale
Un sous-ensemble, petit mais significatif, de joueurs pathologiques peuvent avoir une personnalité antisociale, mais pour le reste de la minorité des joueurs pathologiques qui manifestent de tels symptômes, ce sont les habitudes de jeu, non une comorbidité psychiatrique, qui sont la cause de ce trouble (Crockford et el-Guebaly, 1998, p. 47-48).
Comorbidité psychiatrique - trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention (THADA)
Certains chercheurs ont tenté d’établir un lien entre le jeu pathologique et le THADA, mais le peu de résultats et les lacunes méthodologiques n’ont pas convaincu Crockford et el- Guebaly de la comorbidité de ce syndrome et du jeu pathologique (Crockford et el- Guebaly, 1998, p. 48).
La vie des gens aux prises avec des problèmes de jeu : aperçu
L’enquête sur la population de Smart menée en Ontario donne une idée du mode de vie des joueurs à problèmes. Ainsi, elle établit un lien important entre la dépendance à l’alcool et les problèmes de jeu, non pas que les joueurs à problèmes boivent plus que la moyenne, mais plutôt qu’ils boivent plus souvent cinq verres ou plus, représentant une tendance aux excès périodiques (p. 39). Smart résume aussi (p. 44) les documents sur les différences entre les hommes et les femmes pour ce qui est du jeu problématique, qui semble durer moins longtemps chez les femmes que chez les hommes. Ainsi, les femmes commencent habituellement à jouer à la fin de l’adolescence ou même à l’âge adulte, mais demandent de l’aide plus tôt, dans la trentaine ou la quarantaine. Les hommes ont tendance à commencer à jouer au début de l’adolescence, mais il faut souvent attendre la quarantaine, voire la cinquantaine, avant que leurs problèmes ne deviennent assez graves pour qu’ils demandent de l’aide. Les problèmes liés à l’alcool et ceux liés au jeu ont ceci de commun que même si les jeunes boivent et jouent plus excessivement, ce sont surtout les personnes d’âge moyen qui demandent de l’aide (Smart, 1996, p. 43).
Bibliographie
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